A cet instant, s'il avait sût, il aurait compris, enfin j'espère.
.....................Tout a commencé un beau matin, il y a des années. Je me souviens encore m'être réveillée, en sursaut, tout en sueur, comme après un de ces horribles cauchemars qu'on fait quand on est petit et où l'on espère une seule et unique chose : que la personne qu'on aime le plus au monde vous prenne dans ses bras pour vous dire à la fois que ce n'était qu'un rêve, que vous n'avez rien à craindre, que cette personne est là pour vous. Mais contrairement aux autres fois, ce n'était pas d'un cauchemar terrifiant avec des choses étranges en tout genre, mais il s'agissait d'un magnifique rêve. Je venais de vivre les plus beaux instants de ma vie, accompagnée de l'homme que toutes les femmes attendent et espèrent depuis leur plus jeune âge. Malheureusement, cet homme n'était pas pour moi celui qu'on qualifierait « d'idéal » n'étant pas physiquement tout à fait ce dont à quoi on s'attend quand on parle de la personne parfaite. Ce rêve qui se répéta sans cesse toutes les nuits pendant des jours, semaines, voire même des mois, me fit réaliser que peut-être me fallait-il agir...
Mais revenons six mois plus tôt afin de trouver la source de toute cette agitation grandissante que je vis en ce moment. Septembre 2007, une nouvelle année scolaire, dans un nouvel établissement, changement de cadre et de philosophie, peut-être le début d'une nouvelle vie, d'une indépendance? La seconde. Comme tout le monde je trépignais d'impatience à l'idée d'être dans une toute nouvelle classe, je voulais savoir avec qui je passerai cette année, et comment seraient mes professeurs. Tout commençait pourtant bien, aucun nuage à l'horizon, je rencontrais au fur et à mesure chacun de mes profs. Tout allait bien. Quand ce fut au tour du prof d'anglais, celui que j'appréhendais le plus, ce fut une grande surprise, que nous pourrions tout aussi bien qualifier de joie. Etant donné que j'avais passé quatre ans avec la même « prof d'anglais » qui le parlait avec un accent mi français, mi asiatique et qui ne parvenait pas à se faire comprendre par les anglais, il était normal que je m'inquiète. De plus l'anglais a toujours été la matière que j'aimais le plus à l'école, comme au collège et maintenant au lycée. Peut-être est-ce dû au fait que personne n'aimait cela, or j'ai toujours adoré ce que les autres détestaient, être différente. Quand je suis rentrée, dans ce premier cours et que le prof au lieu de nous dire bonjour et de présenter son cours nous a parlé complètement en anglais, avec un accent typique Angleterre/Etats-Unis, j'en suis restée bouche bée, contente. Pendant les cours qui suivirent, j'étais l'une des seules personnes à participer, étant l'une des seules à comprendre ce que tentait de nous expliquer à sa manière et toujours en anglais, notre prof. En module plus précisément, où la classe se partageait en deux, c'était plus nettement visible, je passais mon cours à parler. Certains m'ont même demandé lors des premiers cours si j'étais anglaise ou américaine, ou si mes parents étaient profs d'anglais. J'adorais participer. Puis un jour j'en ai eu assez. Assez de faire le cours seule avec le prof, assez de travailler alors que les autres se tournaient les pouces. J'ai donc décidé d'arrêter, mais malheureusement, les cours se sont donc éteints à petit feu. En classe entière ce n'était pas spécialement visible puisque dans l'autre groupe certains participaient, mais en module ce n'était même plus un cours. Le prof était déçu, je l'étais également. A plusieurs reprises en classe entière, il me regardait, tentait de me faire participer, en disant haut et fort que j'avais sûrement quelque chose à dire car il savait que j'avais la réponse. Il me regardait et me demandait, le regard fixé dans mes yeux, pourquoi je ne participais pas. J'étais tellement déçue par ce manque d'interaction que plusieurs fois, à la fin de ses cours j'allais le voir, lui expliquant la situation. Je me souviens qu'il me disait que ses méthodes de travail n'étaient basées que sur la participation des élèves, qu'une langue n'est acquise qu'en la parlant. Sur ce point j'étais tout à fait d'accord avec lui, le seul problème étant que ses cours n'étaient pas spécialement intéressant pour des élèves de notre âge, en pleine crise d'adolescence. Quelques temps après le voilà me demandant à la fin d'un de ses cours ce que j'en avais pensé, si ses nouvelles méthodes de travail étaient meilleures. Comment critiquer le travail d'un prof? Je ne suis ni une de ses collègues, ni sa mère et encore moins sa femme. Et d'après vous, est-ce que donner des photocopies c'est ce que l'on appelle une nette amélioration? Pourquoi avait-il changé ses méthodes de travail, pourquoi m'avait-il demandé ce que j'en pensais? Peut être car j'étais la seule à réellement me préoccuper de ses cours. Six mois après me voilà en train de chercher des excuses pour aller le voir à la fin de ses cours. Puis un premier rêve se déclenche : je me voyais, allant lui parler à la fin d'un de ses cours et lui disant que j'étais tombée amoureuse de son sourire, de sa façon de penser, de ses méthodes de travail... Dès lors, des rêves toutes les nuits et ce, pendant des semaines et des mois, m'empêchèrent de dormir. Après les premiers rêves, je constatais une petite note étrange : dès que j'en avais un, le lendemain il n'était pas en cours. Très troublant, déjà que cela me gênais, mais le pire étant les élans de jalousie qui me venaient par moments, alors que ce n'était que mon prof, juste un homme dont j'avais rêvé plusieurs fois pour je ne sais quelle raison. Après trois semaines d'absence entre les vacances etc., j'étais à bout. Pourquoi, je ne saurais le dire. Durant cette « longue » période, il envoya un e-mail à quelques personnes afin de dire qu'il ne serait pas présent la semaine de la rentrée. Comme dans un enchaînement logique, je récupérai son adresse, n'ayant moi-même reçu aucun mail. Puis par succession, certes irréfléchie, je créai une nouvelle adresse pour une personne tout droit sortie de mon imagination. Après un premier e-mail disant que j'avais trouvé son adresse dans une chaîne et désirant faire plus ample connaissance, je patientais...Vingt jours après j'étais toujours en train d'attendre une réponse, même si je savais que désormais je n'avais plus d'espoir. Je me mis donc, sur un coup de tête, à chercher des informations sur lui. Le résultat ne fût pas très convaincant, je découvrais seulement qu'un an auparavant il était à Limoges où il s'était occupé d'une sortie et qu'il y avait fait des études de théâtre. C'est à partir de là que je me dis que je trouverais peut être des informations sur lui sur internet, puisque je ne pouvais pas les obtenir par lui-même. Après avoir émis l'hypothèse, je l'avoue, de pirater son compte de messagerie instantanée, pour pouvoir accéder à son ordinateur et toutes ses informations personnelles, je me suis résignée à le faire, me disant que des investigations serait sûrement plus distrayantes. Pendant plusieurs jours et semaines, je passais mon temps libre à chercher encore et toujours. Je trouvai soudain des gens parlant de lui dans un forum et plus je descendais les pages du site, plus je découvrais des détails qui prouvaient qu'il s'agissait bien de lui. La personne présente avait un frère, mais surtout elle préparait une maîtrise d'anglais aux dernières nouvelles. Après de plus amples recherches sur ce forum et les personnes qui parlaient de lui, je le découvrais deux ans auparavant dans un groupe de musique à Toulouse dans lequel il était batteur. Des photos et vidéos le prouvaient. Je m'empressais de télécharger les chansons où il pouvait jouer ne serait-ce qu'un petit rif, ainsi que des logiciels afin de convertir les formats des musiques pour pouvoir les lire. Très fière de mon accomplissement, j'obtenais même sa page personnelle, grâce à un des commentaires qu'il avait posté. Autrement dit, j'avais désormais tout ce que je désirais, je savais qui il était, ce qu'il aimait, sa façon de parler avec les gens, ce qu'il écoutait comme musique, ce qu'il aimait lire, ou encore ce qu'il regardait au cinéma, ou faisait de son temps libre. Je découvrais également qu'il était célibataire, un grand désespéré. J'analysais et sous-pesais les mots de chaque phrase, de chaque paragraphe afin d'en savoir davantage sur lui. Il m'était devenu familier, comme si je le connaissais depuis toujours. Je me mettais à écouter les mêmes musiques que lui, à devenir fan des mêmes groupes, à vouloir en savoir plus sur les gens qu'il connaissait. Malgré tout, il ne me manquait qu'une seule et unique chose pour atteindre le bonheur suprême comme je le qualifierait, même si cela peut paraître un peu excessif, c'était de ne pas avoir son adresse msn personnelle. Avant de laisser tomber, je me résignais à lui renvoyer un deuxième e-mail sur sa boîte de prof espérant que le charme de mon personnage fictif le ferait répondre. Mais après une nouvelle attente de plusieurs jours et ne trouvant plus rien sur internet, je retournais sur le forum d'où venaient toutes mes sources et informations et envoyai un e-mail à la personne parlant de mon prof, me faisant passer pour la femme d'un de ses collègues. Le lendemain soir, je consultais la boîte que j'avais créée pour lui demander ce service. Il m'avait répondu. J'avais ainsi tout ce que je désirais, mais maintenant, qu'allais-je faire de son adresse e-mail ? Il était hors de question que j'entre en contact avec lui. Un léger souffle de folie a dû s'abattre sur moi ce soir là, et sans réfléchir à ce que je faisais, sous l'emprise de l'excitation, je l'entrais dans les contacts de Jenny, personne fictive que j'avais créée à son intention, mais qui lui avait déjà envoyé deux e-mails sur sa boîte de prof. Maintenant comment faire ? Je ne pouvais plus retourner en arrière. Le lendemain, à la fin de son cours, j'allai le voir, lui dis avoir entendu un mot dans une chanson, dont je ne voyais pas quelle pourrait être la signification. Il m'expliqua calmement, tout en me regardant droit dans les yeux, comme à son habitude, ce qui avait d'ailleurs tendance à me déstabiliser. En sortant, il me demanda de quel groupe venait ce mot, alors je lui dis que cela appartenait aux D.D. Il me répondit qu'il connaissait, qu'il était allé les voir en concert. Comme je le savais déjà, l'ayant vu sur son profil, je n'ai pas réellement réagi et profité de l'opportunité comme je l'aurais dû. Il me demanda le nom de la chanson, me dit qu'il ne connaissait pas. Il me questionna également sur l'album duquel elle était extraite, comme s'il avait été un grand vignoble voulant en savoir plus sur un Bordeaux, et finit par me dire qu'il allait faire quelques recherches pour en savoir davantage. Le soir même, voilà qu'il se connecte. Second vent de folie. Je cliquai sur son nom et me mis à lui parler, lui demandant, en le tutoyant, comment il allait. Évidemment, lui, inquiet et soucieux de recevoir des e-mails d'une étrangère, à la fois sur sa boîte de prof et sur son adresse personnelle, posa des questions pendant près d'une heure à Jenny. Essayant tant bien que mal d'inventer une histoire qui pourrait être susceptible d'être plausible, je me rabaissai petit à petit sur mon siège au fur et à mesure de la conversation. J'ignorais tout de Toulouse et voilà qu'il me demandait où j'y habitais exactement. Je lui donnai une adresse que je venais de trouver sur internet. Évidemment, comble de malchance, cela se trouvait être à quelques rues de chez lui. Mais sans y prêter une réelle importance, il continua et voulu en savoir d'avantage sur moi, comment j'étais, ce que je faisais comme études pour être future prof de français, d'où me venait mon prénom, etc. Je me débrouillais pour lui poser également quelques questions. Je me rendis très vite compte qu'il vivait seul, que c'était un dépressif dans l'âme et que c'était la première fois qu'il mangeait devant son ordinateur et ce, « juste pour parler à Jenny D., l'inconnue du 17 février 1986 », telle fut son expression. J'étais, je dois l'avouer très contente de mon exploit, car sur la fin il draguait presque la personne idéale que j'avais créée en son honneur. Le lendemain, pendant son cours je faisais comme si de rien n'était, lui visiblement ne se doutait de rien, ou peut être savait-il de qui il s'agissait, ayant mis les même habits que sur la photo de son image personnelle. Peut être était-ce un petit signe, mais je ne le saurai jamais. A la fin du cours, je cherchais une excuse pour aller le voir, comme toujours, et il en profita pour me dire qu'il avait fait des recherches. A ce moment, mon sang ne fit qu'un tour, mon c½ur se mit à battre comme s'il voulait sortir de ma poitrine. Puis il continua et me dit que c'était à propos de la chanson dont je lui avais parlé, qu'il l'avait écoutée et téléchargée. Deux jours plus tard, le soir, je le croisais sur MSN, lui demandai s'il allait bien, si je le dérangeais (étant donné que c'est ce que j'avais fait un jour auparavant). Il me répondit que ce n'était pas le cas, puis, soudain, il se mit à me dire qu'il savait que je n'était pas Jenny D., qu'elle n'avait jamais existé et que si je ne me dénonçais pas il allait devoir en informer des autorités plus compétentes. Après de telles menaces, comment et pourquoi résister? Et toujours cet élan un peu moins en confiance, certes, mais qui me poussais à tout lui avouer, à lui définir qui j'étais vraiment, ce que j'attendais de lui, les sentiments que j'avais à son égard. Après avoir tellement insisté, je dû me résigner à lui dire que j'étais l'un de ses élèves, sans préciser qui, mais il me répondit qu'il le savait déjà. Face à cela, je ne savais comment réagir. Il me dit qu'il serait obligé de le faire savoir au lycée, sans donner mon nom, pour ne pas briser mon parcours scolaire , mais en me précisant qu'il se devait de le faire, afin que sa carrière professionnelle n'en subisse aucun préjudice, même des plus mineurs. Nous parlions encore plusieurs minutes et une question brûlait d'envie d'être tapée sur le clavier du bout de mes doigts. Je voulais savoir comment il avait sût réellement qu'il s'agissait de moi. Je finis par lui poser, évidemment au moment où il le fallait le moins, ce qui lui fît penser que je me moquais de lui. A cet instant, s'il avait sût, il aurait compris, enfin j'espère. Il ne trouva en guise de réponse à ma question qu'une simple phrase déclarant que beaucoup trop de choses m'avaient trahies, sans aucune précision quelle qu'elle soit. Ce qui me laissait encore l'espoir de croire qu'il ne savait pas vraiment qui j'étais. Malheureusement il acheva à la fois la conversation et moi-même sur une petite note qui ne fît pas réellement ma joie, à savoir qu'il espérait que j'aurais l'amabilité de lui présenter mes excuses en face. Mais dans quelle situation m'étais-je mise? Sans vraiment regretter mes exploits de recherches et d'acquisition d'informations sur sa vie privée, je sentais tout de même une sorte d'amertume pour ce que je venais de faire. Je réalisais à la fois que ce que j'avais fait était mal, mais surtout qu'à partir de maintenant un espace encore plus vaste que celui déjà installé, se creuserait de plus en plus entre nous, que son manque de confiance serait désormais légitime. Mais à ma grande surprise, quand j'allai le voir quelques jours plus tard à la fin d'un de ses cours, afin de lui présenter mes excuses en personne, il comprit très vite que je regrettais mes actes et que je donnerais tout ce que j'ai pour retourner en arrière et effacer ce que j'avais fait. Même si en réalité j'avais la possibilité d'accomplir ce miracle, je me ferais passer pour quelqu'un d'autre, une personne en qui il aurait moins de doutes et qui pourrait plus facilement se rapprocher de lui. Après m'avoir expliqué qu'il avait tout de même été obligé de donner mon nom, il me vit passer du rouge au blanc en l'espace de quelques secondes : le temps écoulé à me le déclarer. Il me dit qu'il avait confiance en moi, qu'il savait que je ne recommencerai pas. En sortant, je m'excusais à nouveau, il me répondit qu'il savait que j'étais sincère (mais d'où venait toute cette confiance soudaine en moi ?). Puis il me conseilla de continuer à écouter les D.D., groupe qui m'avait à la fois trahie, flattée puisqu'il avait fait des recherches dessus, mais également groupe que j'aimais réellement depuis que je savais qu'il adorait aussi. Donc contrairement à ce que j'imaginais, le gouffre présent s'était en réalité refermé. Je ne dirais pas non plus que cette histoire nous a rapproché, car nous ne l'avions jamais été auparavant et nous ne le serons peut être jamais, à mon plus grand regret.
...................J'aimerais sincèrement finir mon histoire avec un « happy end », mais ce n'est pas ce qu'il s'est réellement passé. Je pourrais dire que plusieurs mois après nous nous sommes rapprochés, tellement que tous mes rêves se sont réalisés et puis que nous avons finit par nous quitter d'un commun accord, notre différence d'âge étant trop importante. Or au travers de cette histoire, qui n'est autre que la mienne retranscrite sur papier, mon but premier était de vous faire partager mon point de vue. A savoir celui d'une jeune femme de seize ans, qui pourrait avoir ce qu'elle veut dans la vie, si elle le souhaitait vraiment, mais qui ne s'attache qu'à son prof d'anglais qui n'est même pas son idéal masculin. Juste un homme dont elle a rêvé à plusieurs reprises, qui hante ses nuits, ses rêves, ses pensées, ses photos, ses vidéos, ancré dans son esprit. Une personne dont elle ne pouvait s'empêcher de parler à longueur de journée et qu'elle défendait dès qu'on la critiquait. Personne ne dira que j'en étais tombée amoureuse, ni même qu'il s'agissait d'admiration, mais ce sentiment indescriptible m'est tombé dessus un beau jour et je me retrouve maintenant dans l'incapacité de m'en débarrasser ou de l'affronter. Perdue à la surface du monde. Submergée de désespoir, je me sentais comme un clavier d'ordinateur sur lequel on frappe à longueur de journée. Comment atteindre de nouveau ce soleil qui éclairait ma vie de joie avant tout cela ? Le voilà qui passe, le rayon de soleil de ma journée, c'est devenu lui, cet homme, un prof d'anglais...
..................A la fin de l'année scolaire, triste d'avoir appris en cours qu'il n'était en réalité que prof stagiaire, je décidai d'affronter à nouveau une humiliation, n'ayant désormais plus rien à perdre et de lui demander s'il serait présent l'année suivante. Il m'apprit donc qu'il partait travailler à Amiens. Mon souffle se coupa quelques instants puis je réalisai soudain que ce n'était qu'à un quart d'heure de là où vivait toute ma famille. J'avais donc comme une impression à la fois de déception et de tristesse qui m'envahissait. Lors du dernier cours, où il avait décidé de faire un goûter (sans rien de prévu), seules cinq personnes n'étaient présentes. Il décida d'occuper cette dernière heure avec un épisode d'une demie heure puis il passa des musiques et parla à la fois de lui et de nous, avec un ton comme triste de devoir nous quitter. A la fin il remercia les quelques élèves présents pour cette année qu'il qualifia de formidable.
Une heure après, sachant qu'il devait prendre un certain bus qui le mènerait directement à la gare, je traversai le hall de l'établissement pour prendre à la fois mon casque et ma veste et couru jusqu'à mon scooter. Je l'enfournai comme dans les films, réalisai un demi tour en dérapage et démarrai en trombe afin de rattraper ce bus, le voir une dernière fois. Je retrouvai son car au rond point juste avant la gare et le suivis. Arrivée à l'arrêt de bus de celle-ci, seule une fille descendit du car présumé. Je baissais la tête, déçue, triste, et le vis traverser à quelques mètres devant moi. Je décidai de me garer sur le trottoir afin d'avoir à la fois une vue sur le porche de la gare (s'il venait à revenir), mais également pour ne pas me faire remarquer. Après environ une demie heure d'attente, il revint, et s'appuya contre le mur, comme je l'avais prévu. Je passai un coup de téléphone, me retournant pour se faire, et voilà que je le vis se rapprocher dans la vitre qui le reflétait. Quand je me suis retournée, je ne savais quoi dire. Ses premiers mots en me voyant furent « qu'est-ce que tu fais là ? ». Grâce à l'invention, d'ailleurs très hasardeuse de la soit-disant attente d'un copine ou plutôt de son appel, il se mit à me poser des questions. Il voulait en savoir davantage, sur tout, rien, sur mon scooter, sur ce que j'avais pensé de lui, de ses cours. Puis je remarquai qu'il voulait aborder un sujet plus sensible, Jenny. Il clarifia les choses, dit qu'il avait fait des erreurs, notamment au sujet des sanctions et s'excusa presque au sujet de cette affaire. Puis il partit sur des sujets totalement différents, sur les vacances. Il m'observa à nouveau droit dans les yeux. Ils brillaient comme s'il était profondément émut, touché. Je tentais vainement de soutenir son regard et de graver cet instant dans ma mémoire. Il recula d'un pas, c'est alors que je remarquai qu'il me parlait depuis le début à tout juste dix centimètres de moi, étant précédemment trop captivée par ce qu'il disait pour y prêter une réelle attention. Il descendit du trottoir. Je crû un instant que mon c½ur allait sortir de ma poitrine tant il tambourinait intensément au plus profond de mes entrailles. Il me regarda et acheva la conversation par un « au revoir », qui sonnait dans sa voix comme un « adieu ». Je ne pus le lui renvoyer. Il commençait à s'éloigner, retournant vers la gare. J'hésitais entre lui demander pardon, lui avouer mes sentiments, mais j'étais tellement sous le choc de l'émotion qu'aucun son ne pût sortir de ma bouche. Je ne pouvais que le regarder fixement s'éloigner lentement, ne pouvant détourner mon regard. Quelques instants après, son bus arriva, nos regards se croisèrent une dernière fois par la fenêtre, au coin de la rue. Je réalisai soudain qu'en principe jamais plus je n'aurais d'occasion de le revoir. A nouveau je démarrai pour le rattraper, mais nos chemins se séparèrent à l'intersection suivante. Le soir même, il reçu un e-mail, dans lequel je prétextais la demande d'une chanson entendue en cours. Quelques jours plus tard j'obtenais une réponse. A la rentrée, je recevais un message pour me souhaiter bon courage, que je lui renvoyais aussitôt. Une semaine après nous nous écrivions à nouveau. Puis j'attendis son anniversaire et me décidai à le lui souhaiter, quitte à m'infliger une nouvelle, mais peut-être ultime humiliation. Il répondit le soir-même avec un enthousiasme déconcertant, heureux de cette petite attention et demandant plus de nouvelles de ma part. Je lui proposai donc de m'ajouter à ses contacts de messagerie instantanée afin d'en avoir plus souvent, mais ce, évidemment, dans un cadre strictement professionnel. Je lui avais écrit, lui proposant une solution pour parler plus, en savoir davantage sur lui. Il savait que s'il acceptait il serait ensuite trop tard pour faire machine arrière, il serait déjà engagé. Nous savions tous deux à quoi mènerait notre rapport soit-disant professionnel, mais ni l'un ni l'autre ne voulions nous mettre face à cette réalité et en prendre conscience. Malgré tout, une envie cachée l'incitait à répondre, même s'il savait, au plus profond de lui, quelle seraient les conséquences de son acte. Je commençai à désespérer et à penser que jamais plus je n'aurai de message de sa part, que ma demande avait en réalité eu une conséquence, et pas des moindres : son refus de me parler à nouveau. Après nombres jours et maintes nuits sans sommeil, à tenter vainement de trouver une solution à son problème, il se décida à me répondre. En voyant le nom de l'expéditeur correspondre enfin à mes attentes, mon visage se mit à s'illuminer. Il avait enfin répondu. La seconde anxiété allait débuter : que disait-il? Avait-il accepté ma proposition ou était-ce un refus? J'attendis quelques instants avant d'ouvrir ce message, qui était à mes yeux, de grande envergure. Puis soudain, sous l'emprise de l'excitation, je saisis la souris et cliquai brièvement sur l'objet du message. Je retins mon souffle le temps de l'ouverture de celui-ci. J'avais peur, je sentais mon estomac se nouer et mon c½ur battre à cent à l'heure. Quelle fut ma surprise quand je vis l'écran se remplire de texte. Tout en lisant chaque mot, telle une douce souffrance, je continuai à appréhender la suite, la partie la plus importante. A la lecture de la phrase clé, montrant qu'il acceptait ma proposition, je ne pus m'empêcher d'esquisser un sourire, transformé peu de temps après en un rire joyeux, vainqueur. Pendant des mois nous parlâmes, au début comme il était question, de mes études, de son travail. Puis un climat plus amical s'installa entre nous, au fil du temps. Ayant les mêmes centres d'intérêt et passions, nous parlions tous les soirs. Nous attendions de nous parler avec impatience, car alors nous aurions à nouveaux de grands débats sur le monde, et sur ce que nous aimions. Nous parlions de tout. Surtout ce soir-là. Nous n'avions pas discuté depuis une semaine, faute de temps, et nos « retrouvailles » sur messagerie instantanée furent réellement joyeuses. Comme toujours nous racontions notre semaine, nos derniers exploits, la dernière chose amusante qui s'était produite en cours, une nouvelle chanson entendue, un nouveau film sorti, c'était comme si nous avions le même âge, à la différence des quelques dix années qui nous séparaient. Mais peu importe, nous nous entendions bien, nous nous appréciions et c'était là le plus important. Mais je me rendis vite compte que quelque chose n'allait pas. Il n'était pas comme d'habitude, comme les autres soirs où il riait à n'en plus pouvoir. Je m'empressai de lui demander ce qui le dérangeait, le perturbait. Il me répondit qu'il se posait une question depuis des mois. Je m'attendais à tout, mais quand il me demanda la raison pour laquelle j'avais fait des recherches et que j'étais entrée en contact avec lui en me faisant passer pour quelqu'un d'autre, je cru mourir. Enfin il posait la question que je redoutais dès le jour où je commençai à taper son nom sur les sites de recherches. Je ne savais que dire. Devais-je lui définir ce que j'éprouvais pour lui, au risque qu'il ne me voit plus comme une amie (ce que nous étions devenus)? Ou à nouveau inventer une histoire qui pourrait le faire changer de conversation? Voyant que je mettais plus de temps à répondre, qu'à l'ordinaire, il m'expliqua que s'il n'avait ni porté plainte, ni informé mes parents, c'était parce qu'il tenait à moi, qu'en réalité il avait trouvé mon acte « touchant » comme il le qualifia. Je lui demandai ce qu'il sous-entendait à travers ces quelques mots. Il me dit que ce geste prouvait que je m'intéressai à lui, que c'était une expérience très étrange, surtout venant de ma part, mais que cela avait donné une note à la fois comique et pimentée à sa vie, soit-disant monotone. Que pouvais-je ajouter à ces mots? Je ne m'attendais pas à sa question et encore moins à cette réponse, qui renforça mon idée sur sa triste vie, mais surtout qui me fis réfléchir. Il ajouta, et j'en restai bouche-bée, que grâce à moi son existence devenait moins ennuyeuse, qu'il s'amusait en me parlant et que je lui permettais de temps en temps de changer d'univers et de façon d'aborder la vie. Voyant que je ne répondais plus depuis une dizaine de minutes, il s'en inquiéta. Je me mis à lui dire que je ne pouvais rien ajouter à cela, que j'étais étonnée et il comprit très vite mon malaise et s'empressa de changer de sujet. Ce soir-là fût mémorable, et le choc fût tellement émouvant que j'y repensai des années plus tard. Nous avions toujours gardé le contact. Nous étions amis, collègues même, étant moi-même devenue prof. Malheureusement nous n'eûmes pas l'occasion, ni la possibilité de nous revoir, mais nous nous tenions au courant des événements importants, même si nous ne parlions plus des heures tous les soirs comme auparavant. Nous avions chacun une vie et nous ne perdîmes le contact que longtemps après nos mariages et naissances respectifs, auxquels nous ne pûmes assister, à notre plus grand regret. Mais s'il avait sût toute cette histoire, il aurait compris mon point de vue, enfin j'espère.